30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 22:56

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Mehdi Charef, le scénariste le réalisateur, mais il ne faut pas oublier, avant tout, l’écrivain.
(Propos recueillis le 11/12/2007)

 

Trop tard pour un portrait, traitant de la culture française vue avec l’œil du Time, par la plume de Don Morrison. Néanmoins cet entretien me permis de voir ce que je n’avais fait qu’entr’apercevoir : une écriture enrichie du vécu et de l’oralité.

 

Je découvris un homme, non… une stature ; comme un diamant brut se taillant peu à peu aux épreuves de sa vie : La naissance en Algérie et les premières expériences douloureuses, le déracinement de Maghnia et l’arrivée en France à l’âge de dix ans, l’entrée en usine dès l’âge de dix huit ans où il travailla jusqu’à ses trente et un ans.

 

Interrogé sur le possible déclin de la langue française vu par le regard du Time, il ne mentionna aucunement l’Anglais, ni même les Américains. Je compris rapidement qu’il avait un chemin à tracer, une route à faire ; et seulement après on pourrait lui parler d’Anglais.

 

Le déclin dont il parla était celui-là :
« Je constate, chaque jour, la fin de l’écrit à cause de la facilité et de la paresse d’une époque où toute culture se doit d’être sonore ou visuelle. Où tout ce qui ne procure pas un attrait ou un plaisir immédiat est source d’ennui ».

 

Interrogé sur ce que lui inspirent l’apprentissage et la maîtrise de la langue française par la jeunesse, il s’exprima ainsi: 
« Je me rends compte dans les écoles où j’interviens parfois, que la culture qui ne peut plus être relayée par la langue s’étiole et meurt. Je crains que les parents et les éducateurs, de guerre lasse, n’aient déjà baissé les bras et que le goût d’écrire et de lire ne soit plus qu’une valeur du passé. Les repères familiaux de transmission des traditions s’effacent devant la crise économique, devenant morale puis affective, créant la peur du lendemain ; s’exprimant par de la violence, violence même dans les mots. Les jeunes sortent de l’école, chaque jour, plus âgés et moins instruits. Ils restent pourtant en demande de ce qu’ils ont manqué et plutôt de ce qu’ils n’ont pas reçu et l’expriment par le rap ou le slam ; langue où ils peuvent réinventer enfin celle que l’on ne leur a pas apprise. Le slam, notamment où la langue coule comme une source pure devenant brusquement torrent riche en mots et expressions. J’ai d’ailleurs de nombreux CD en slam, ce sont ceux que je préfère. Et je les écoute souvent».

 

Reprenant ses œuvres je rencontrai Camomille, où l’héroïne est une droguée en manque, Au pays de Juliets, où il suit la trajectoire de trois prisonnières, Marie-Line où il donne à Muriel Robin un jeu dramatique qu’on ne lui connaissait pas, et enfin la fille de Keltoum, où il rend hommage aux femmes de son pays natal. Une magnification de la femme qui le met dans la lignée des chevaliers courtois du Moyen-âge.

 

Dérouté de mon questionnaire très ciblé, sur le volume d’exportation des œuvres en langue française dans le monde, il m’avoua de n’exporter qu’en Europe et que cela était déjà très bien.

Je fus également amenée à lui parler de ses œuvres cinématographiques et du festival de Cannes où il fut hors concours. Il ne put m’expliquer pourquoi hors concours mais je crus deviner, plus qu’il me le dit qu’un film de plus* parlant des erreurs coloniales à la face du monde était tout à fait malvenu. [* Un nouvel hommage avait déjà été rendu la veille du 25 Mai, à Mohamed Lakhdarhamina, lors d’une journée de l’Algérie] 
Nous ne pouvons que lui souhaiter des Lions d’or, des Palmes, des Oscars et des Césars afin qu’il puisse quitter le sérieux de ses films témoignages et jouer comme les enfants des Cartouches Gauloises, son film qui aurait pu être primé, [b]retrouver les rires et les joies de l’enfance qu’il a si peu connues. Et surtout reconquérir l’enfance qu’il n’a pas vraiment eue.. Et de rire en rire de bonheur en bonheur, aller vers la légèreté de l’autodérision et pourquoi pas faire un crochet vers le comique où il découvrirait son âme d’enfant et deviendrait troubadour.

 

Ensuite, il pourrait enfin passer à autre chose et on pourrait, peut-être, lui parler alors des Anglais ou des Américains et de leur langue. Mais j’ai cru comprendre que tout ne viendrait que de nous et que la langue anglaise, elle, n’y serait pour rien.

 

 

Chantal Sayegh-Dursus

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